Grand-Bassin et Christian Bobin (écrivain et poète)

Sep 27, 2014 | | Say something

“il existe dans le ciel, pour chacun d’entre-nous,

une étoile que nos erreurs n’atteignent jamais”

J’ai eu la chance de rencontrer Christian Bobin deux fois en deux semaines. Avant cela, j’ignorais pauvre hère que je suis, jusqu’à son existence.

Et voilà que, descendu pour le week-end à Grand-Bassin, – vous savez ? Grand-Bassin, le village paumé dans la vallée vers La Plaine des Cafres, là où la voiture ne pourra jamais exister – bref, j’étais au bord de la rivière au soleil descendant, enfin… déjà descendu parce que dans la vallée coincée entre les montagnes, ça descend vite. Donc, attendant le délicieux dîner de nos hôtes du gîte « marron », voilà que vint à ma rencontre ce monsieur Bobin.

Il engage rapidement la conversation à propos de quelqu’un que je ne comprenais pas bien. Il me parlait de François d’Assise.

Bien.

Mais voilà qu’à son propos Christian me sort une série de phrases toutes aussi belles les unes que les autres, même que j’avais du mal à noter, – car je me promène toujours avec un carnet de notes, pour noter ce qu’il me passe par la tête. J’ai essayé le dictaphone mais alors, l’écriture me manque. Alors que lorsque j’écris, le dictaphone ne me manque pas.

Revenons à Christian. Au début j’étais distraitement présent. En fait je ne comprenais rien à ses propos. Donc je subissais.

Puis, voilà qu’il me parle d’amour et là, rien ne pouvait plus l’arrêter !

C’est un poète, donc ce qu’il dit, est poétique :

« Je t’aimais. Je t’aime. Je t’aimerai. Il ne suffit pas d’une chair pour naître. Il y a aussi cette parole. Elle vient de loin. Elle vient du bleu lointain des cieux, elle s’enfonce dans le vivant, elle ruisselle sous les chairs du vivant comme une eau souterraine d’amour pur. »

Je me suis dis que là, ce Christian, il est spécial ! Mais sans avoir le temps de me poser des questions, voilà qu’il parle maintenant des parents :

« Il y a un temps où les parents nourrissent l’enfant, et il y a un temps où ils l’empêchent de se nourrir. L’enfant est le seul à pouvoir distinguer entre ces deux temps, seul à en tirer la conclusion logique : partir. Non pas lutter. Ne surtout pas lutter – partir. Rien n’est plus redoutable pour un fils que de mener une résistance, esprit à esprit, avec son père : s’opposer à quelqu’un c’est se teinter plus ou moins de lui. Les fils qui se fortifient dans une lutte avec leur père finissent étrangement par lui ressembler au soir de leur vie. »

Je me suis immédiatement fait la réflexion, malgré le froid de la rivière qui montait hyper rapidement, que, presque mot pour mot, ce texte pourrait être dit au cours d’une séance d’hypnose où un grand-enfant aurait des difficultés à devenir autonome.

Et puis ceci :

« Un père c’est quelqu’un qui représente autre chose que lui-même en face de son enfant, et qui croit à ce qu’il représente : la loi, la raison, l’expérience. La société. Une mère ne représente rien en face de son enfant. Elle n’est pas en face de lui mais autour, dedans, dehors, partout. (…) Être père c’est jouer son rôle de père. Être mère c’est un mystère absolu (…) »

La représentation. En hypnose la représentation rend la chose, l’objet irréel. Pour qu’il soit réel, il faut se fondre à l’intérieur de l’objet.

Et puis il y a, toujours à propos du père, la notion de « vrai » et de l’accueil de l’enfant, en occurrence le fils

  • Mais pour les filles, c’est pareil, non ?  

  • « le vrai père, c’est celui qui bénit, pas celui qui maudit. Le vrai père c’est celui qui ouvre les chemins par sa parole, pas celui qui retient dans les filets de sa rancœur. »

Au coin du feu, en attendant l’apéro, il me parle encore :

« Il est bon pour l’enfant d’avoir ses deux parents, chacun le protégeant de l’autre : le père pour le garder d’une mère trop dévorante , la mère pour le garder d’un père trop souverain. »

Là j’ai éclaté de rire. C’est tellement vrai en même temps.

Cela évoque bien des tableaux de maîtres, Goya ? où le parent (plus souvent le père) joue le dévorateur.

Bien sûr, il nous est facile de dire qu’il y a des accents freudiens dans ses propos.

Mais l’intérêt est ailleurs ; il est dans le travail poétique de la représentation.

L’apéro est arrivé. Mon mystérieux locuteur est revigoré :

– Se fondre est en effet une solution, que je lui dis, en même temps que je me le dis.

–  L’amour de soi est à l’amour de Dieu ce que le blé en herbe est au blé mûr. Il n’y a pas de rupture de l’un à l’autre – juste un élargissement sans fin, les eaux en crue d’une joie qui, après avoir imprégné le cœur déborde de toutes parts et recouvre la terre entière. »

Voilà encore la description d’une totalité qui sonne à nos oreilles comme un ancrage magnifié.

Dans le travail en hypnothérapie, la question du changement se pose quasi en permanence. Et avec elle, la force des résistances. En hypnose, les résistances, on les contourne, on les manipule, on les embrasses :

« Trois mots donnent la fièvre. Trois mots vous clouent au lit : changer de vie. Cela c’est le but. Il est clair, simple. Le chemin qui mène au but, on ne le voit pas. La maladie c’est l’absence de chemin, l’incertitude des voies. On n’est pas devant une question, on est à l’intérieur. On est soi-même la question. Une vie neuve, c’est ce que l’on voudrait mais la volonté, faisant partie de la vie ancienne, n’a aucune force. (…) On voudrait bien d’une vie nouvelle mais sans perdre la vie ancienne. Ne pas connaître l’instant du passage, l’heure de la main vide. (…) On n’aime plus guère cette vie-là, mais au moins on sait de quoi elle est faite. Si on la quitte, il y aura un temps où on ne saura plus rien. Et c’est ce qui vous effraie. Et c’est ce rien qui vous fait hésiter, tâtonner, bégayer – et finalement revenir aux voies anciennes. »

Inutile de commenter, n’est-ce pas ? C’est d’une limpidité extraordinaire.

Et puis ça s’est arrêté là.

Une odeur terrible de carry poulet réunionnais me transportait au-delà du réel.

Deux semaines plus tard, j’étais en train de choisir des revues dans une librairie de Saint-Pierre (pas de pub!) et voilà que Christian est à nouveau là. Il commence direct à me raconter une histoire d’araignée, – J’aime bien les araignées – alors j’écoute. Et je me rends compte, enfin, que Christian Bobin n’est pas à côté de moi mais dans une revue, à la dernière page de la revue.

En lisant son regard poétique, je prends conscience qu’il n’était pas vraiment, enfin pas de chair et d’os avec moi à Grand-Bassin. Mais que j’avais emporté avec moi l’un de ses livres.

Je vous laisse découvrir ces magnifiques textes « L’ Échappée Belle » et « Le Très-bas ».

Que d’émotions !

Merci monsieur Bobin.

Blablaterre 



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